Je m’extirpai douloureusement de ma ford fiesta ce matin-là, après m’être garée devant la Haute Ecole qui m’employait depuis huit ans. Mes exploits de la veille à la salle de sport m’avaient laissé des courbatures insupportables dans la quasi-totalité du corps. De plus, malgré la fatigue, j’avais été victime d’insomnie, trop occupée à me tracasser à cause du comportement de Pilou. Il avait été froid et distant toute la soirée, comme perdu dans son petit monde qui ne se résumait plus qu’à une seule personne: Paty ! Cependant, j’avais tout de même fait l’effort d’être présentable en l’honneur de cette journée particulière. Je travaillais au secrétariat académique dans une équipe merveilleuse et ce jour-là, nous allions recevoir un nouveau secrétaire académique, qui se trouverait donc être notre chef. Hors, auparavant, il était l’informaticien de l’équipe. Voilà donc un collègue qui avait pris du gallon et si nous redoutions de ne plus jamais pouvoir bénéficier d’un informaticien aussi doué, nous étions tous ravis de l’avoir comme supérieur, car nous savions que nul autre que lui n’était aussi apte à remplir cette fonction. J’entrai dans le bâtiment pour me retrouver dans un grand hall qui donnait sur son bureau, qu’il inaugurait aujourd’hui. Il en sortit à ce moment précis et pour la première fois, je pus le saluer en tant que supérieur :
-« Bonjour chef ! »
Il rigola et je pus voir une lueur de satisfaction traverser son regard. C’était une promotion bien méritée !
-« Bonjour Babette, tu as passé de bonnes vacances ?
-Excellentes ! Et toi ? »
Tandis que nous bavardions, nous atteignîmes la porte du bureau face au sien et alors que je l’ouvrais, je lui disais justement :
-« Prêt à tenir les rennes du secrét… »
Je m’interrompis net, dans la parole et dans le geste. Le spectacle qui se déroulait devant nous résumait à lui seul la complexité de la tâche qui l’attendait : Olivia, ma collègue et amie, était en train de singer un avion, étalée de tout son long sur sa chaise de bureau qu’elle faisait rouler à toute allure, les bras levés, les jambes tendues. Bobby la poursuivait sur sa chaise, mais lui, il était assis, et mimait un mouvement de rameur. Ils nous aperçurent et se relevèrent précipitamment en toussotant. Bobby, qui avait toujours le mot pour rire précisa :
-« Hé ! On n’a pas besoin de gagner au loto pour s’amuser avec nos chaises, nous ! »
Je pus voir sur le visage du chef une double expression, d’un côté une envie irrépressible de rire, de l’autre une crainte de ce qui l’attendait à l’avenir. Nous avions, en effet, appris que peu de candidatures avaient été déposées pour ce poste car visiblement, notre équipe était estimée difficile à gérer. Nous étions donc les cancres de l’école. Ceci dit, notre travail était toujours impeccable et une belle solidarité nous liait tous. Notre réputation était amplifiée par rapport à la réalité. Mon bureau donnait sur celui d’Olivia et Bobby, mais je n’y allai pas tout de suite, me préparai un café et discutai avec mes collègues et notre nouveau chef. Nelly entra à son tour et prit part à la conversation. Elle restait calme et posée, quoi qu’elle dise. C’était probablement la personne la plus sensée du service, mais elle avait parfois des comportements qui contrastaient avec ce calme apparent. A vrai dire, elle était un peu dans la démesure par rapport aux contraintes qu’elle pouvait s’infliger. Par exemple, quand elle avait vu (et avait d’ailleurs été la seule à le voir) un petit bourrelet sur le ventre, elle avait passé son heure de table à faire des abdos devant nos yeux ébahis. Une autre fois, elle avait aperçu une petite poussière sur son bureau et avait entrepris le grand nettoyage du local tout entier. Il y avait comme cela des choses spéciales qui se passaient au secrétariat académique. Rien de bien méchant, en fait ! Nous n’attendions plus que Marine pour que notre équipe soit complète et nous allions l’attendre encore quelques heures. En effet, notre chef nous avisa qu’elle avait eu un souci et était à l’hôpital. Nous ne connaissions pas les causes profondes de ce souci, mais ne nous inquiétions pas. Nous étions rodés à son sujet, car Marine avait hérité du surnom : « pas-de-chance ». Si un petit pavé devait dépasser d’un trottoir aussi long et large soit-il, il était sûr que ce pavé se soulèverait quand Marine passait pour qu’elle s’étale en beauté. Si un pot de fleurs était mal fixé sur un balcon et devait tomber par terre, vous pouviez être certain que ce pot attendrait patiemment que Marine passe en-dessous avant de tomber. Si un parano se promenait dans la rue et voulait interpeler une personne pour lui faire part du complot qui le menaçait, ne doutez pas que ce parano foncerait tout droit sur Marine. Bref, vous avez saisi l’idée générale. Marine était la personne la plus poisseuse que j’ai jamais rencontrée ! Nous dûmes attendre trois longues heures avant de connaître ses nouvelles mésaventures. Elle entra dans mon bureau, me saluant sans un mot et je sonnai le clairon :
-« Marine est là ! »
Olivia et Bobby rappliquèrent illico, un sourire marquait déjà leurs lèvres dans l’attente des explications de Marine. Nelly se calla confortablement dans son siège et lui jeta un regard vaguement amusé, je vis même un coin de sa bouche remonter légèrement. Un petit sourire en coin se dessinait. Oui, les récits de Marine valaient tous les sketchs des meilleurs humoristes. Elle entama son laïus :
-« Voilà… »
Mais dut s’interrompre tant nos rires fusèrent, nous ne pouvions plus l’entendre. Mais diable, pourquoi ces gens rient-ils aussi bêtement, il n’y a rien de drôle me direz-vous et vous aurez raison. Le simple mot : « voilà » n’a rien de comique. Ce n’était pas pour cela que nous riions, mais plutôt pour l’aspect qu’elle dégageait en prononçant ce mot. Marine était une femme très classique, sans extravagance. Toujours propre, nette, soignée. Mais aujourd’hui, son allure en avait pris un sacré coup ! Il lui manquait une dent. Et pas une dent planquée à l’arrière, ce qu’elle aurait pu masquer en articulant un peu moins que d’habitude. Non, évidemment, il s’agissait de son incisive droite. La grande dent de devant, quoi ! Oui, je sais, ce n’est pas gentil de se moquer, mais nous ne nous moquions pas vraiment, la scène était hilarante ! De toute façon, je fus punie, car rire lorsque on était courbaturée comme je l’étais s’avérait être une véritable torture. Mais en même temps, c’était tellement bon !
Marine ne pouvait s’empêcher de sourire, mais elle posa une main devant sa bouche. Nous eûmes difficile à nous calmer. Mais, nous avions tellement hâte d’entendre les circonstances de cette perte tragique que nous parvînmes à nous contrôler. Elle reprit donc :
-« C’est à cause de mon mari ! »
Une colère sourde résonnait dans sa voix. Ses joues étaient devenues rouge vif. Son mari aurait été présent, qu’il en aurait ramassé plein la figure. Elle était terriblement remontée.
Je connaissais suffisamment Marc pour savoir qu’il ne lui avait pas collé son poing dans la figure aussi fus-je vivement intriguée par la manière dont il avait procédé.
-« Marc t’a cassé une dent ?
-Non ! Elle n’est pas cassée. »
Olivia mena l’enquête à son tour :
-« Elle est tombée, alors ?
-Non, elle n’est pas tombée ! »
Un petit silence s’abattit sur nous puis Nelly affirma :
-« Pourtant, je t’assure qu’elle n’est plus là !
-Ho ! Si ! Elle est bel et bien là ! »
J’eus beaucoup de peine pour Marine. Il était clair qu’elle voulait nier l’évidence, mais ses voiler la face n’arrange rien. Je l’abordai avec tact :
-« Marine, je sais que ce n’est pas facile. Cette dent t’a accompagnée toute ton enfance, ton adolescence, ta vie d’adulte, elle était là tous les jours merveilleux que tu as passé ! La naissance de ton fils, ton mariage, …
D’une voix stridente, elle m’interrompit : -« Ne me parle pas de mon mariage ! »
-« Bon ! Ok ! Mais bref… il faut t’y résoudre. Cette dent n’est plus là ! Et tant que tu ne voudras pas affronter la vérité, tu resteras édentée… Alors qu’il suffit d’une visite chez l’orthodontiste pour que d’ici quelques jours, une belle dent toute neuve soit placée, et tu auras alors un sourire tout aussi beau qu’avant ! »
Marine commençait à s’impatienter. Elle nous jeta à tous un regard exaspéré et assura :
-« Si je vous dis que ma dent est encore là, c’est qu’elle est encore là ! Allez-vous cesser à la fin ? »
Elle dut constater à nos mines ébahies que nous ne la croyions pas, aussi se mit-elle à nous le prouver sur le champ. Elle s’approcha de moi, releva sa lèvre supérieure, pencha sa tête vers l’arrière et je pus apercevoir un petit morceau blanc sortir de ses gencives. Bobby, Olivia et Nelly me rejoignirent et après un examen minutieux, s’accordèrent avec moi pour dire que sa dent était cassée et qu’il en restait un infime morceau, comme un vestige du passé glorieux qu’elle avait pu connaître. Alors Marine lâcha dans un souffle :
-« Mais vous le faites exprès, ma parole, ce n’est pas possible ! Ma dent est là, rentrée dans ma gencive ! »
Elle désignait un point sur sa lèvre supérieure, juste en dessous du nez. Olivia ouvrait de grands yeux tandis qu’elle dit d’une voix d’enfant émerveillé :
-« Ben mince alors ! Elle est remontée jusque là ? »
Marine confirma, ce qui déclencha une série de rires étouffés. Bobby s’enquit de la manière dont cette nouvelle aventure avait pu avoir lieu.
-« Cette nuit, j’avais très soif. Je suis donc allée dans la cuisine pour prendre un verre d’eau. Je ne prends pas la peine d’allumer la lumière, je connais cette pièce par cœur. Je fonce donc vers l’armoire pour m’emparer d’un verre. Mais j’ai trébuché sur quelque chose de très costaud ! Et je suis tombée dans le lave-vaisselle, la tête la première ! »
Nelly qui ne supportait pas les fautes de français la corrigea :
-« Tu veux dire sur le lave-vaisselle !
-Non ! Je veux dire dans le lave-vaisselle ! Parce-que mon idiot de mari a eu la bonne idée de laisser la porte ouverte ! Voilà ce qui a causé ma chute ! Et en plus la vaisselle était sale ! »
Olivia, Nelly et moi affichâmes une mine dégoutée par solidarité avec Marine, bien que j’estimai que le fait que la vaisselle soit sale n’était pas primordial dans l’histoire.
J’observai la mine réfléchie de Bobby quand il posa une question qui semblait cruciale à en juger son sérieux : -« Ton lave-vaisselle n’a rien ?
-Heu… Non !
-C’est quoi la marque ? »
Marine le regarda stupéfaite : -« Pourquoi ?
-Parce-que le notre est foutu et j’en cherche justement un bon ! Bien solide ! »












